26/09/2008

Alain Juillet n'a aucun doute. Pour le haut responsable chargé de l'intelligence économique, cette pratique est une garantie pour les emplois de demain. Il appelle au partage de l'information pour gagner en compétitivité.

Les 1er et 2 octobre prochains se tient l'Université d'été de l'Intelligence économique organisée par le CED sous votre parrainage. Quel est l'objectif de ce type de manifestation ?

Alain Juillet, Haut responsable chargé de l'intelligence économique  : Les 45 intervenants conviés à cette rencontre feront un point de la situation sur les différents domaines de l'IE et sur des ouvertures sur le futur. Montrer que la pratique de l'IE concerne aussi tous les pays européens et la francophonie. Notre objectif est clair : sans pratique de l'IE on ne peut pas créer un avantage concurrentiel. Dans la compétition mondiale, les écarts de compétitivité se réduisent. En ayant un surcroît d'information, on possède un temps d'avance. Cette réflexion est le fond de l'IE actuelle.

Vous évoquez différents domaines de l'IE ?

Les techniques dédiées à l'économie, aux entreprises, s'appliquent aussi dans d'autres domaines : le social, le culturel, le sportif... Ce que l'on nomme les nouveaux territoires de l'IE. Dès qu'il y a des règles d'échanges et de commerce, les méthodes de cette pratique trouvent leur place. L'évolution des technologies repoussent les limites de l'IE.
Mais ces techniques ne sont-elles pas réservées aux grands-comptes ou aux entreprises qui en ont les moyens, donc difficile d'accès pour les PMI/PME ?

Nos études montrent très clairement que par rapport à nos voisins européens, les PME/PMI françaises ont un problème de taille critique. Nous le constatons de manière flagrante à l'export. Une grosse PME peut se payer des logiciels et un expert pour les exploiter, mais elles ne sont pas nombreuses. Notre action politique consiste à encourager les PME à grossir en s'associant entre elles afin d'aller à l'international. Ce qui en corollaire leur permettrait de trouver des financements. Je fais partie de ceux qui disent que l'Etat doit aider les PME plutôt que les grandes entreprises. Pour ce faire il faut trouver des formules entre l'Etat, les collectivités territoriales, consulaires et les fédérations. ...

« Partager n'enlève aucun avantage concurrentiel, bien au contraire »

D'où l'importance des CCI comme relais ?

Les CCI ont les moyens de faire un travail d'analyse pour fournir à chacune de ces PME l'info dont elle à besoin. Chaque patron de PME n'attend que de deux ou trois lignes quotidiennement. Ces informations sont essentielles pour lui et nous pouvons lui donner, car nous avons mutualisé les informations entre entreprises. Par ailleurs, il est intéressant de voir la création de portail de recherches d'information destiné à un groupe de PME, mais appartenant à plusieurs CCI. Cette notion est importante, en France, il faut apprendre à travailler en réseau, à échanger. Comprendre qu'il est possible d'être à la fois partenaire et concurrent. Pour un patron de PME, l'idée que l'autre ait la même info que lui est insupportable. Dans la réalité, dans le monde industriel, si vous donnez la même idée à trois entreprises, chacune l'exploitera différemment. S'imaginer qu'avec la même information tout le monde fait la même chose, c'est une hérésie. Partager n'enlève aucun avantage concurrentiel, bien au contraire. C'est une révolution à faire, mais les français sont individualistes. C'est toute la difficulté. Avec les formations, les jeunes qui entreront en entreprise feront avancer la situation, mais le problème reste entier avec ceux qui sont en place. Dans 20 ans nous aurons réussi.

Il faut donc réaliser une révolution culturelle ?

Oui et ce n'est pas évident. Avec l'exigence d'immédiateté, près de 20% de l'information qui circule au travers des médias est fausse ou tronquée selon nos calculs. Ce qui est vrai dans les médias est aussi vrai dans les entreprises. Si vous ne partagez pas cette information, vous ne la recoupez pas. Quoi de mieux pour la recouper que de la partager avec des entreprises du même domaine ? Si elle est avérée tant mieux, a l'inverse cela peut éviter une catastrophe. Cette exigence du travail en réseau est nécessaire.

Dans certains domaines nous sommes en avance. Dans les nouveaux territoires, par rapport à beaucoup de pays, dont les US, nous sommes devant eux sur ces sujets. En revanche, par rapport à des japonais, des chinois, les US, nous sommes encore des individualistes forcenés, des gaulois. Le changement prendra du temps. Il y a des politiques, des formations de lancées. Ce n'est pas encore arrivée en entreprise, mais tous les efforts depuis 5 ans, la mise ne place de module d'IE, tout ça forme la jeune génération qui arrivera en entreprise avec cette révolution déjà effectuée. La difficulté c'est ceux qui sont en place. Dans 20 ans on aura réussi, j'espère avant sinon on aura de graves problèmes de compétitivité. Nous sommes à la moitié du chemin.

En France, d'après des estimations, l'Etat mettrait 5% de ses services de renseignements au service des entreprises, contre plus de la moitié pour l'Angleterre, les Etats-Unis, la Russie, Chine, Japon et Israël ? Pourquoi la France ne consacre-t-elle pas plus de ressources pour soutenir les entreprises ?

Donner de l'information d'Etat à une entreprise n'est pas une démarche naturelle pour un français. Un des problèmes que l'Etat doit résoudre consiste à trouver le moyen d'apprendre à travailler main dans la main, administration et privé. En respectant les lois bien entendu. Par exemple, la DCRI travaille main dans la main avec les entreprises sur la défense du capital immatériel, du patrimoine. Dans la DCRI il y a une activité importante d'échange avec l'entreprise. Une sorte de partenariat public/privé. La gendarmerie est mobilisée depuis 4 ans avec des résultats impressionnants sur le terrain. Ca se fait avec le ministère de l'intérieur, les Affaires Etrangères et Défense aussi, mais il faut le faire avec bien d'autres. Outre le défensif, il faut aussi accompagner nos entreprises de manière offensive. Mais il y a des freins psychologiques dans les administrations pour donner de l'information aux entreprises. C'est dommage, car si on donne l'information aux entreprises, elles auront un avantage. Cet avantage créera de l'emploi de demain. L'IE, c'est l'emploi de demain, garder un niveau de compétitivité suffisant pour qu'il y ait un minimum de délocalisation etc. Tout le reste c'est du vent.

Propos recueillis par Fabrice Frossard

Retrouvez lundi la deuxième partie de cet entretien
« La guerre est avant tout économique »

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Voir: http://www.usinenouvelle.com/article/-l-intelligence-economique-c-est-l-emploi-de-demain.147617