Malgré les masses financières déployées depuis une dizaine d'années par les pouvoirs publics, les résultats en matière d’innovation laissent un goût amer. Parmi les cinquante premières entreprises mondiales les plus innovantes, aucune entreprise française, faute d'engagement de nos entreprises dans les secteurs innovants.

"Le savoir est la seule richesse qui une fois partagée se multiplie", affirmait Aristote. Dans un mode hautement concurrentiel, l'économie du savoir et de l’intelligence semble être notre seule combinaison de survie. Nous pouvons tenir pour acquis que la bataille économique qui s'engage ne connaîtra de victoire que dans la mesure où elle saura convertir le cours d'une économie vieillissante vers un modèle profondément articulé autour de l’innovation.

Or, force est de constater qu'au regard des masses financières déployées depuis une dizaine d'années par les pouvoirs publics, les résultats en matière d’innovation laissent un goût amer : parmi les cinquante premières entreprises mondiales les plus innovantes, ne figure aucune entreprise française (BusinessWeek/BCG, 2010).

En réalité, si l'attention des décideurs publics s'est portée sur l'environnement juridique, fiscal dans lequel baignent les projets dits innovants, l'éclairage ne se sera pas posé sur la nature même du projet et des secteurs qui les portent.

En effet, la productivité horaire des travailleurs français est l'une des meilleures au monde. L'effort de financement de l‘innovation par la fiscalité incitative est substantiel. Le niveau des prélèvements obligatoires est inférieur à certains pays d'Europe du Nord lors même que ceux-ci affichent une croissance remarquable ces dix dernières années, et une capacité de redressement exemplaire en pleine crise.

Ainsi, la raison de ce mal français est moins à chercher dans une législation impropre à l'innovation qu'à l'absence d'engagement de nos entreprises dans les secteurs innovants qui constituent aujourd’hui près de la moitié de l'économie mondiale. Plus que cela, il semble que la fracture Nord-Sud traverse l’Europe. Dans le classement établi en 2010 par « The Economist – Economist Intelligence Unit », la France se trouve en vingtième position en matière d’économie numérique lors même que tous les pays d’Europe du Nord se placent parmi les dix premiers.

Considérant que les difficultés qu’éprouve notre économie sont étroitement corrélées à son positionnement sectoriel, nous proposons de compléter l’effort actuel en matière d’innovation par : l’innovation en double aveugle et une ambition européenne.

Une démarche en double aveugle pour limiter les conflits d'intérêts

Dans la mesure où les conflits d’intérêts constituent un invariant de notre vie publique, et que l’on ne saurait prétendre que le financement de l’innovation en fût immunisé, dans la mesure où seul Polichinelle eût pu défendre que la qualité du diplôme comme élément décisif d’accès au financement d’un projet fût un secret, et dans la mesure où il est étonnant de constater que les réussites d'entreprises sont un témoin de la sur-représentation des grandes écoles relativement aux universités, il serait souhaitable d'anonymiser les dossiers dans la phase de traitement du projet, aussi bien que les porteurs de projets ne sauraient identifier d’avance leurs interlocuteurs, et ce, afin d’éviter que le dossier ne se glissât en haut de la pile par effet de réseaux. Le traitement n’en sera que plus équitable et efficace.

Cette démarche en double aveugle, inspirée des études scientifiques médicales où les projets thérapeutiques sont systématiquement évalués selon cette clé de procédure, n’est pas exhaustive mais limitera les conflits d'intérêts et sera propre à créer un climat de confiance, rassurant les jeunes innovateurs quant aux opportunités de financement qui leur sont offertes et soustraira le capital-risque au sentiment que la qualité des projets et des diplômes coïncident. Si l’on veut éveiller le désir d’entreprendre dans notre jeunesse, concrétisons le sentiment, comme il s’affirme nettement aux Etats-Unis, que seul le projet importe et que la qualité du diplôme ne prime pas son contenu.

Par ailleurs, à la segmentation des pôles d'innovation européens, à la multiplication des pôles de compétitivité, devrait se substituer de grands pôles européens de transfert de technologie, armés d’incubateurs (aujourd’hui trop petits), créant des « marques » d'envergure internationale à la façon de la « Silicon Valley », et dont l'importance et l’effet d’annonce permettraient de faire affluer des capitaux du monde entier. C’est précisément cela qui a réussi à l'échelle des projets ITER ou du CERN, et qu’il s’agirait de décliner à l’échelle des PME. Le financement serait amorcé par un grand emprunt européen. Ceci donnerait une colonne vertébrale, un axe structurant à la stratégie de Lisbonne, aujourd’hui floue, déclaratoire et en panne.

Ainsi, la mondialisation n'est pas fatale à notre développement. Bien entendu, la concurrence, rythmée par les pays émergents, au sein de secteurs peu exigeants en matière de qualité de main d'oeuvre est difficilement soutenable du fait du coût et d'une législation du travail très frustes. Pourtant, face à des travailleurs chinois  payés au bol de riz et encadrés à coup de baguette, certains pays ont su orienter leur économie vers une production de biens à haute valeurs ajoutés technologiques. C'est ce qu’il convient d’appeler la compétitivité hors prix, et c’est là une piste décisive pour réaliser notre potentiel de croissance.

Mehdi Benchoufi

Voir: http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/recherche-innovation/221132564/linnovation-en-double-aveugle